Exposition

À la Bourse de Commerce, Barbara Kruger ne mâche pas ses mots

“Remember Me”, exposition d’œuvres photographiques issues de la collection Pinault, est présentée à la Bourse de Commerce à Paris jusqu’au 18 janvier 2027.
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The History of Tears de Barbara Kruger, présentée dans le cadre de l’exposition Remember Me à la Bourse de Commerce à Paris.Courtesy of the artist and the Bourse de Commerce.

Le dimanche de la Fashion Week de Paris, à peu près au moment du défilé Miu Miu, Barbara Kruger et moi nous sommes retrouvées à son hôtel près de la Bourse de Commerce, où elle avait passé la semaine précédente à installer une œuvre in situ, The History of Tears, dans l'imposante rotonde et le passage qui l’entoure.

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La technique du montage collé

Notre interview s’est révélée captivante et a abordé de nombreux sujets. La plupart des thèmes abordés – qu’il s’agisse de la diminution de la capacité d’attention du public, de l’intelligence artificielle, de sa polémique avec Supreme il y a plusieurs années, ou même de son parcours pour devenir une artiste de renommée internationale – étaient teintés d’une certaine incrédulité. L’un de ses griefs, qui est apparu dès le début, concerne par exemple la perte des compétences élémentaires en communication chez les personnalités publiques de gauche aux États-Unis.

“Même quand je suis d’accord avec eux, ce charabia me perd complètement. Je regarde les informations, j’écoute les commentateurs, et je me dis : ‘Dis-le en quatre mots ; va droit au but’”, explique-t-elle d’un ton exaspéré.

Barbara Kruger, âgée de 81 ans, sait parfaitement aller à l’essentiel, même lorsque ce message reste ouvert à l’interprétation. Elle attribue cette franchise dans son art aux années qu’elle a passées en tant que graphiste chez Condé Nast. De la fin de son adolescence jusqu’au début de la vingtaine, alors qu’elle travaillait au service artistique (où l’on trouvait notamment Betsey Johnson, alors secrétaire, et Deborah Turbeville, alors rédactrice mode chez Vogue), Barbara Kruger a créé des mises en page en utilisant la technique du “montage collé” qui allait définir son œuvre.

Bien que cette exposition ne soit pas une rétrospective, Barbara Kruger en est plus ou moins au cœur. La Bourse de Commerce abrite la Collection Pinault à Paris, où le conservateur Matthieu Humery a réuni quelque 700 œuvres liées à l’invention de la photographie il y a 200 ans. Présentée avec ampleur et profondeur, cette exposition ambitieuse s’intitule “Remember Me”, en référence à l’œuvre de Barbara Kruger intitulée Untitled (Remember Me) de 1988. À peine plus grande que le plus grand des iPhone, l’œuvre originale est une photographie d’un œil isolé, collée sur un gros plan de peau — toutes deux en noir et blanc —, avec ces deux mots composés dans la police Futura Bold, qui est sa marque de fabrique. En 2020, elle a donné suite à cette œuvre avec une grande version LED qui comprenait également d’autres phrases ; on peut la découvrir à proximité.

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L’installation de Barbara Kruger, The History of Tears, dans la rotonde de la Bourse de Commerce.

Courtesy of the artist and the Bourse de Commerce.

Par ailleurs, sa nouvelle œuvre “spatialisée” est gigantesque. Outre des écrans vidéo montrant des personnes filmées de très près en train de s’exprimer de façon agressive, des mots s’enroulent autour des murs courbes en béton conçus par l’architecte Tadao Ando et recouvrent tout le sol. Ces textes, en français et en anglais, proviennent de trois auteurs littéraires disparus : Roland Barthes, Aimé Césaire et George Orwell. La citation d’Orwell est sans doute la plus effrayante : “Si vous voulez une image du futur, imaginez une botte écrasant un visage humain… pour l’éternité.” La phrase de Césaire en dit long à cette échelle : “Et surtout mon corps aussi bien que mon âme, gardez-vous de vous croiser les bras en l'attitude stérile du spectateur, car la vie n'est pas un spectacle, car une mer de douleurs n'est pas un proscenium, car un homme qui crie n'est pas un ours qui danse...”

“Malheureusement, ce n’est pas archaïque”, dit-elle à propos de la citation d’Orwell. “Regarder les informations sur Gaza, Kiev ; regarder le discours de [Friedrich] Merz sur l’Ukraine […], c’était tellement troublant. Ça ne va pas s’arrêter.”

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The History of Tears à la Bourse de Commerce.

Courtesy of the artist and the Bourse de Commerce.

Tout autour, les 24 élégantes vitrines à cadre en bois ont été transformées en caissons lumineux diffusant des incitations – ou des ordres – tels que “Brise-le”, “Possède-le”, “Vole-le”, “Embrasse-le”, “Gifle-le”, “Embrasse-le” et “Fais-lui mal”, suivies d’actions telles que “Transforme-le en arme”, “Monétise-le”, “Marginalise-le”, “Terrorise-le”, “Théorise-le”.

Il fut peut-être un temps où l’atmosphère très chargée de cette œuvre aurait pu paraître inquiétante — et c’est peut-être encore le cas pour certains visiteurs. Mais contrairement à l’époque où Barbara Kruger a commencé à produire de l’art conceptuel il y a une cinquantaine d’années, ce langage nous enveloppe aujourd’hui plus que jamais.

Considérons également ce qui sont sans doute les deux œuvres les plus célèbres de Barbara Kruger : (Sans titre) Your Body Is a Battleground, initialement conçue comme une affiche pour la Marche des femmes sur Washington, et (Sans titre) I Shop Therefore I Am. Toutes deux datent de la fin des années 80, mais n’en résonnent pas moins aujourd’hui.

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Barbara Kruger, Sans titre (I shop therefore I am), 1987. Sérigraphie photographique sur vinyle, 284,5 × 287 cm.

Courtesy of the artist and Sprüth Magers. Pinault Collection.

Il se trouve que cette dernière œuvre — en grand format sur vinyle imprimé — appartient à la Collection Pinault et est exposée dans l’une des galeries supérieures de l’exposition actuelle. Cela a dû être une acquisition irrésistible pour cette famille dont l’entreprise est le groupe de luxe Kering (propriétaire de Balenciaga, Saint Laurent, Gucci et Bottega Veneta…).

Barbara Kruger explique qu’elle a abordé cette réinterprétation consumériste du “Je pense, donc je suis” de Descartes (cogito, ergo sum en latin) comme un titre de magazine, et que cela n’a jamais été conçu comme une critique. S’agissait-il dès lors d’identité ? “Non, je ne l’ai pas vu comme ça”, répond-elle, en précisant qu’elle n’a jamais vraiment été passionnée par la mode. De l’ironie ? “Oh, bien sûr !”

Nous établissons qu’elle “déteste la nostalgie”, mais nous tournons autour du sujet tandis qu’elle se remémore avoir acheté des vêtements Agnès b. lorsqu’elle a commencé à gagner un peu d’argent, et qu’elle a fait son premier voyage à Paris avant de se lancer dans l’art. Elle fréquentait les magasins d’occasion près de Tati. Grande lectrice de Walter Benjamin et de ses écrits sur les passages couverts de la ville – notamment ceux près de la Bourse –, elle avance une théorie toute personnelle. “Je pense qu’il était accro au shopping”, dit-elle, avant d’ajouter : “Vous savez, faire du shopping, ce n’est pas la même chose qu’acheter.”

Barbara Kruger s’est montrée indifférente aux supports concernant la convergence de l’image et du texte : de la sérigraphie et du collage aux installations audio et vidéo ; des panneaux d’affichage et des animations numériques aux affiches et aux sacs fourre-tout. Ses couvertures de magazines – qui rappellent la maxime de Marshall McLuhan selon laquelle “le médium, c'est le message” – oscillent entre l’impertinence et la provocation. On peut citer le numéro de 2018 du magazine New York qui remplaçait Poutine et Trump par “Tutin” et “Prump”, ainsi que le numéro de 2022 qui reprenait son œuvre Battleground, à la seule différence que le texte disait : “Qui devient un ‘meurtrier’ dans l’Amérique post-Roe ?”

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“The History of Tears” à la Bourse de Commerce.

Courtesy of the artist and the Bourse de Commerce.

Se considère-t-elle comme une artiste controversée ? Sa réponse me surprend dans un premier temps : “Je ne fais pas d’art féminin ; je ne fais pas d’art politique. Je ne fais pas d’art féministe. Je suis une femme qui est artiste, qui est féministe, et c’est tout. Controversée ? Je ne sais pas.”

Lorsque je lui fais remarquer que cela me fait penser au t-shirt rayé de Maria Grazia Chiuri arborant la phrase de Linda Nochlin, “Pourquoi n’y a-t-il pas eu de grandes femmes artistes ?”, elle me dit qu’elle trouve ce support efficace : le t-shirt “Battleground” créé en collaboration avec Planned Parenthood s’est révélé un outil majeur de collecte de fonds, et elle a donné son accord à plusieurs autres initiatives de ce type au fil des ans. Naturellement, la Bourse vend le sien.

Ce qui nous amène à Supreme et à la légende selon laquelle ses graphismes auraient inspiré le logo emblématique du fondateur James Jebbia, ce “S” rouge encadré. Aucune mention de la source n’a été faite et Barbara Kruger ne l’a pas réclamée. Puis, en 2013, lorsque la marque Married to the Mob s’est approprié le logo pour créer “Supreme bitch”, James Jebbia a intenté un procès (qui s’est finalement soldé par un accord à l’amiable). Par la suite, le magazine Complex a contacté Barbara Kruger pour obtenir ses commentaires, et sa réponse a été cinglante : “Quelle bande ridicule de clowns totalement ringards. Mon travail porte justement sur ce genre de triste farce idiote. J’attends qu’ils me poursuivent tous pour violation du droit d’auteur.”

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Une “collision entre narcissisme et voyeurisme”

Lui a-t-elle déjà parlé ? “Non, je m’en fiche. Mais j’adore ça. Parce que tant de jeunes ne savent pas qui je suis, mais ils connaissent Supreme, racheté par Carlyle [Group], racheté par ces grands conglomérats”, médite-t-elle. C’est là qu’intervient (Untitled) The Drop, sa riposte de 2017, composée d’une performance en direct et d’une boutique éphémère pour le 20e anniversaire de Performa, qui faisait également office de satire.

Je lui ai dit que j’avais visité sa rétrospective au Guggenheim de Bilbao l’année dernière, où j’avais remarqué une compilation de photos montrant toutes les façons dont les gens s’inspiraient de son style. “C’est juste un peu ironique, viral… la façon dont les images circulent aujourd’hui”, dit-elle, toujours avec incrédulité. “Avant, on parlait d’appropriation. Je n’utiliserai jamais ce terme.”

Barbara Kruger n’est pas sur Instagram. Elle réitère une observation qu’elle a déjà formulée ailleurs, selon laquelle “la culture d’aujourd’hui est une collision entre narcissisme et voyeurisme”. Ce qui se passe sur les réseaux sociaux – le point de vue, l’interpellation directe – est en quelque sorte parallèle à son travail, à cette différence près que ce qui se joue sur ces plateformes relève d’une mise en scène volontaire. “C’est une anthropologie tellement brutale ; les gens sont ravis de se montrer en train de se donner en spectacle”, dit-elle.

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Où poser son regard

Quand je lui demande quelles photos je pourrais trouver dans son téléphone, elle sort un BlackBerry. Soucieuse de l’espace de stockage, elle utilise son appareil photo avec parcimonie. On y trouve une photo de bougainvilliers aux couleurs vives et de coyotes près de chez elle, à Los Angeles. On y trouve également des clichés pris devant la télévision et des images de son travail capturées spontanément — que ce soit dans un journal télévisé ou lors des VMA 2022, lorsque Jack Harlow s’est produit sur un décor étrangement krugerien. “C’est drôle de se retrouver soi-même”, dit-elle.

Le travail de Barbara Kruger est cependant souvent “durational”, en ce sens que les spectateurs en tirent davantage d’intérêt à mesure qu’ils y consacrent du temps. Elle a remarqué à quel point cette interaction a évolué dans ce qu’on a qualifié d’“économie de l’attention”. “Notre capacité d’attention est tellement réduite. Dès le plus jeune âge, les écrans sont omniprésents. Je pense que c’est la fin du contact visuel pour de nombreuses générations, car tout le monde a son appareil”, explique-t-elle. “Le texte qui s’étend dans le temps représente un défi pour les gens. Lire des livres est devenu un défi.”

Dans une exposition comme “Remember Me”, le nombre même d’images offre le plus beau des défis : déterminer où poser son regard. D’une galerie au rez-de-chaussée remplie de près de 450 photographies d’Irving Penn à une mise en scène des clichés de Raymond Depardon sur la France (Barbara Kruger en a pris quelques-uns), cette exposition témoigne en fin de compte du talent de collectionneur accompli de Pinault.

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L’Intelligence artificielle

Barbara Kruger, qui a encore du mal à croire que le MoMA ne possède aucune de ses œuvres, qualifie ce moment de “cadeau”. “Je n’ai rien à redire, j’ai une carrière formidable”, dit-elle.

Se plaisant à dire qu’elle a désormais 101 ans, elle explique qu’il n’y a pas de réponse simple aux questions superficielles sur les “conseils”. “Je dois penser de façon intersectionnelle, un terme que j’ai toujours mis en pratique mais qui n’a été nommé qu’il y a quelques décennies par tant de grands intellectuels noirs. Les ‘jeunes’ constituent une vaste catégorie, donc [en fin de compte], je ne peux pas.”

Mais alors que notre entretien touche à sa fin, elle tient à aborder le sujet de l’IA. Je veux dire par là son incrédulité face à l’idée que cette technologie puisse acquérir une conscience ou déclencher une épidémie. “Elle finira par nous dominer tous ; elle pourrait nous anéantir demain”, affirme-t-elle, précisant qu’elle ne l’a pas encore utilisée pour sa création artistique. « De nouveaux médicaments ? Absolument. Mais à quoi bon soigner des morts si nous avons déjà été anéantis ?” Une fois de plus, Barbara Kruger ne mâche pas ses mots.

Remember Me, Bourse de Commerce – 2, rue de Viarmes, 75001 Paris – jusqu’au 18 janvier 2027,

Article initialement publié sur Vogue US