En mars, je n’ai pas écrit ici. En mars, Papi est mort. Et je n’ai pas écrit ici. Papi est mort. Papi est mort. Papi est mort. Parfois, au cours de la journée, je dois me répéter la phrase pour qu’elle s’intègre en moi. Quand je pense à lui, je le vois systématiquement dans sa maison, à Longjumeau. Dans le jardin, ou dans son fauteuil. Il se meut. Il rigole. Il fait une photo. Il demande quelque chose. Mais il n’est pas mort. Alors je dois me le répéter, comme si je devais me l’annoncer à moi-même. Je me dédouble, j’entre dans la pièce où je suis et je dis “Alice, je dois te dire quelque chose. Il n’y a pas vraiment de bonne façon de l’annoncer. Papi Jacky est mort.” Et chaque fois, la nouvelle est nouvelle.
Et chaque fois, c’est un chagrin qui me tord le cœur.
J’ai la chance de n’avoir vécu aucun deuil de personnes très proches jusqu’ici. J’ai connu mes quatre grands-parents, et même deux arrières-grands-parents. La mort, je l’ai rencontrée, mais à distance.
Georges, mon arrière-grand-père. Son enterrement. Pas vraiment de tristesse en moi, mais celle de voir mon père pleurer pendant la cérémonie. Ce souvenir s’est gravé en moi. Je pourrais encore dire où j’étais assise dans l’église.
Puis Simone, mon arrière-grand-mère. Elle avait 102 ans quand elle est morte. Cette fois, j’ai ressenti quelque chose de plus fort. J’ai lu un texte à son enterrement. Je la voyais souvent enfant, mais une distance s’était installée depuis longtemps entre nous.
Et puis Geneviève, la sœur de ma grand-mère. Trop jeune. Je ne la voyais plus beaucoup. Je me souviens surtout de la peur — profonde — de cette mort qui peut arriver si tôt. Et d’une grande tristesse pour ma grand-mère. Perdre sa sœur après ses deux parents. Sans même pouvoir imaginer l’ampleur d’une telle peine.
Des morts encore plus lointaines, mais qui rappellent que tout peut s’arrêter du jour au lendemain. Cette pensée devient réelle le jour où ma meilleure amie m’appelle pour m’annoncer que quelqu’un de notre âge, que nous avons connu, est mort la veille, dans un accident. J’ai pleuré.
La mort de mon grand-père me confronte à une peine plus tangible et brutale. J’ai passé énormément de temps avec lui, durant mon enfance, et même à l’âge adulte. Je connaissais par cœur certains de ses gestes : sa façon de couper le pain, ses façons de se déplacer, la manière de mettre son chapeau, quel type de sourire il avait quand il venait de faire une blague. Quelle chaise il choisissait à table. J’appelais mes grands-parents très régulièrement, je savais où il était placé, derrière ma grand-mère, le haut-parleur actionné et ses commentaires derrière. Ses questions. Ses questions sur ma petite fille, ces dernières années. Que fait-elle ? Marthe, qu’est-ce qu’elle mange ? Elle a des copines à l’école ? Est-ce qu’elle se baigne déjà dans la mer ? Quand est-ce que je la revois ? Et toi, tu te baignes dans la mer ? Et Quentin, le sportif, il court toujours ?
Sa mort me confronte à une forme de permanence qui disparaît d’un coup et qui, dans le même temps, ne disparaît pas. Une présence-absence. C’est ça, je crois, qu’il est le plus difficile à appréhender pour moi. Cette après-midi, j’appelle ma grand-mère, elle dit : “Pour nous, ça va”, et je retiens un pleur. J’imagine encore mon grand-père, à sa place, je peux presque entendre ses questions. Sa mort, malgré son âge, a été brutale. Il était fatigué, malade, mais nous n’avons pas eu le temps de nous préparer. Il était encore chez lui. Il est mort un matin, dans sa salle de bain, alors que ma grand-mère allait chercher un tube de pommade. Quand elle est revenue, c’était fini. Comme elle dit : “Tu te rends compte ma petite chérie, pouf, comme ça, il est parti. C’était fini.”
Pouf.
Et je ne me rends pas compte. Je ne cesse de me demander : à quoi il pensait à ce moment-là ? Est-ce que lui-même a compris ? Est-ce qu’il savait ? Les morts s’en vont et nous laissent avec toutes nos questions.
Juste après sa mort, compréhensible et totalement incompréhensible, j’ai lu le livre de Rosa Montero, l’idée ridicule de ne plus jamais te revoir. Elle écrit :
“Jamais, toujours, des mots absolus que nous ne pouvons pas comprendre, nous qui sommes des petites créatures piégées dans notre petit temps. Avez-vous déjà joué, enfant, à essayer d’imaginer l’éternité ? L’infini se déployant devant vous comme un ruban bleu vertigineux et interminable ? C’est la première chose qui vous frappe dans le deuil : l’incapacité de le penser et de l’admettre. L’idée ne vous tient tout simplement pas dans la tête. Mais comment est-il possible qu’il ne soit pas là ? Cette personne qui occupait tant d’espace dans le monde, où est-elle passée ? Le cerveau ne peut pas comprendre qu’elle a disparu pour toujours. Et toujours, c’est quoi, bon sang ? Je veux dire que c’est au-delà de notre capacité d’entendement. Mais comment ça, je ne vais plus jamais le revoir ? Ni aujourd’hui, ni demain, ni après-demain, ni dans un an ? C’est une réalité inconcevable que l’esprit rejette : ne plus jamais le revoir est une mauvaise blague, une idée ridicule”.
Avant la mort de mon grand-père, je n’avais jamais vraiment pensé à la manière dont j’appréhenderai la mort. Je ne savais pas. Je ne savais pas à quel point, comme le dit parfaitement Rosa Montero, ça ne tient pas. L’idée s’échappe de la tête, le concept ne se forme pas. La présence est toujours palpable. Quand j’ai regardé l’urne de mon grand-père, je n’arrivais pas à concevoir qu’il était là-dedans. Ma grand-mère me le disait aussi : “J’arrive pas à me faire à l’idée. Vraiment, toute une vie pour devenir ça.” Comment un corps peut disparaître ainsi ? Comment toute une vie, d’un coup, s’arrête ? En rentrant chez moi, après son enterrement, je pensais que je réussirai davantage à concevoir la disparition. L’enterrement y aide, la cérémonie, mais ça ne fait pas tout. Et puis, j’ai l’impression de l’avoir vécu à moitié.
La veille de son enterrement, dans le train qui me menait à Paris, une nausée s’est installée. Pendant des heures, j’ai tenté de la réduire au roulis des wagons, la faim, la soif. Mais le soir, chez mes parents, mon corps a cédé. J’ai vomi. Puis ensuite, toute la nuit. Dormant à peine, et me demandant comment j’allais pouvoir transporter mon corps jusqu’à l’église le lendemain. A six heures du matin, une heure avant le départ, il a fallu me rendre à l’évidence, je n’arrivais plus à bouger. Mon père m’a dit de rester. Tout me paraissait irréel. Est-ce que j’allais vraiment rater l’enterrement de Papi ? Mes parents, mon frère, sa copine, sont partis et je suis restée là, au lit. J’ai reçu des messages d’amies qui m’ont dit : ton corps rejette l’idée. Et j’ai pensé, oui, c’est peut-être ça. Finalement, quelques heures plus tard, à grand renfort de coca et de Vogalib, j’ai réussi à me lever, suante et vacillante, pour prendre le RER, rejoindre ma famille et aller ensuite à la deuxième cérémonie, au crématorium.
Je repense très souvent à cet épisode. J’étais là, mais à moitié là. Pour l’église, j’avais écrit un texte. Je l’ai envoyé à mon oncle qui l’a lu, à ma place. Ce n’est pas ma voix qui a dit les mots. Je n’étais pas dans l’église. J’étais absente. Comme un refus. Comme une moitié d’au revoir. Est-ce que Papi peut être totalement parti puisque je n’ai pas assisté à tout ? Je repense tout le temps à sa mort. Nous n’étions pas là. Nous n’avons pas été prévenus. Nous n’avons pas pu lui dire au revoir. Papi n’était pas sur un lit d’hôpital, je n’ai pas reçu de coup de téléphone me demandant de venir, me disant que c’était la fin. Papi est parti comme une blague, trop en avance - comme il le faisait toujours. Quand on partait en vacances avec lui, mon frère et moi, enfants, on se moquait toujours un peu de lui : pour arriver à l’heure, il partait au moins deux heures en avance.
Pourtant, je crois qu’il avait essayé de me prévenir un peu. Lors de son dernier anniversaire, en février, au téléphone, il m’avait dit : “Tu sais, c’est pas certain que je fête le prochain.” Il avait ri. Je devais passer à Paris quelques jours après, dans mon emploi du temps chargé, j’hésitais à aller voir mes grands-parents, nous avions prévu de nous voir, avec Marthe, cet été. Le soir-même, j’ai repensé à sa phrase encore et encore et j’ai changé mon emploi du temps pour passer une journée avec eux. Ce jour-là, il avait réussi à sortir dans le jardin, il faisait beau. Je n’ai pas vécu cette journée comme si c’était la dernière, j’avais la phrase en tête mais je ne pouvais pas y croire. Il attendait tellement de voir Marthe cet été. Nous aurions, encore, au moins ce temps-là. La vie ne pouvait pas faire ça.
Et pouf.
Je ne crois pas aux fantômes. J’aime les histoires de fantômes. Mais je ne crois pas que le fantôme de Papi va venir me parler, ou me rendre visite. Quand j’ai constaté cela, à sa mort, j’ai été triste. J’y ai beaucoup pensé, tout de suite. Au crématorium, j’essayais de sentir dans le vent, de le voir dans une fleur, mais rien, il n’y avait que le son de mes larmes et des larmes de ma famille. J’aurais aimé me dire, que de toute façon, il y aurait au moins ça - la possibilité d’une visite. Je ne le vois pas, ni ne le sens. Sa disparition, quoique incompréhensible, reste pourtant bien une disparition, un gouffre, un immense silence. Quelque chose de l’ordre du rien. Et c’est ça, aussi, qui me laisse dans la torpeur.
A Paris, le lendemain de son enterrement, j’ai été en librairie, complètement perdue, avec aucune idée précise en tête d’un livre à acheter. Je pensais encore à cette histoire de fantôme, à ce rien. Je me suis laissée guider par les mots des libraires sur les tables et suis tombée, dès les premières secondes, sur un livre de Evie Wyld, Les échos. Je n’en avais jamais entendu parler, j’ai regardé la quatrième de couverture et j’ai lu : Max ne croyait pas en une vie après la mort. Jusqu’à ce qu’il meure. Désormais, son fantôme, réticent essaie de percer le mystère de sa présence ici-bas. Coincé dans l’appartement londonien qu’il partageait encore récemment avec sa petite amie Hannah, il observe la jeune Australienne naviguer dans la vie d’après, cherchant en vain à se manifester auprès d’elle.
Sur le moment, j’ai complètement bugué. Je ne crois pas aux fantômes, mais je suis quelqu’une qui dit très souvent qu’elle voit des signes, tout en essayant dans le même temps de les rationaliser. Là, je n’ai pas beaucoup rationalisé, j’ai pensé que le livre m’attendait, que je n’étais pas venue ici par hasard, et je l’ai acheté.
Les échos s’ouvre donc sur Max, fantôme depuis peu, qui parle au je et dont la première phrase est : “Je ne crois pas aux fantômes, ce qui, depuis ma mort est devenu quelque peu problématique (…) Et pourtant me voilà. En tout état de cause.”
Tout au long du livre, Max observe Hannah, sa petite amie, qui, elle, ne le sens pas non plus, ne le vois pas. Il l’observe dans son deuil. Là, juste après la cérémonie :
“Le soleil se lève, Hannah dort encore lorsque Maddie et Janey sortent à pas de loup de l’appartement, qui n’a jamais été aussi propre. Ses yeux s’ouvrent d’un coup en entendant le loquet ; elle reste allongée, elle écoute le silence.
Elle fait pipi, la porte grande ouverte.
Elle parcourt l’appartement des yeux comme si elle se trouvait sur une autre planète.
Elle ouvre le frigo, qui déborde de sandwichs enveloppés de film alimentaire et de friands à la saucisse. La partie congélateur est pleine de mini hachis parmentier, de tourtes au poisson ou au bœuf. Les tourtes de la mort. Dans le placard, quelqu’un a laissé quatre grosse tablettes de chocolat au lait et un paquet de biscuits aux flocons d’avoine. Aussi des sachets de thé très chers dans des emballages à ouverture facile. Elle se prépare un thé et s’assied à table. Ses mains tremblent. il est trop chaud pour le boire et elle se contente de serrer la tasse en observant les rides à la surface, qui répercutent des vibrations venant la rue. La vapeur s’échappe ; elle ferme les yeux, serre un peu plus fort.”
J’ai lu ces passages comme on lit quelque chose qu’on attendait sans le savoir. Je me suis demandé si Evie Wyld, l’autrice, croyait aux fantômes. Je me suis demandé comment l’idée de cette histoire était née pour elle. J’ai imaginé que, peut-être, devant une mort incompréhensible, devant sa non croyance à elle, face aux fantômes, elle avait eu envie d’écrire cette histoire. Peut-être que Max, c’est elle. Réticente mais bien obligée de constater, pour écrire l’histoire, que quelque chose existe. Ou bien qu’alors, elle l’avait écrite précisément parce qu’elle y croit, et que c’est un livre destiné à celleux qui ne sentirait jamais d’autres présences. Mais qu’importe, j’ai pensé ensuite. Ce qui compte, une fois de plus, c’est le pouvoir de l’écriture.
J’ai pensé que je ne croyais pas aux fantômes mais que je pourrais bien, moi aussi, avoir envie d’imaginer, en passant par l’écriture, ce que mon grand-père se dit. Je pourrais l’imaginer observer ma grand-mère, toute seule dans leur maison. C’est ce que je fais, moi aussi, tous les jours. Je me demande ce qu’elle fait, si elle va au jardin, à quelle heure elle mange, si elle est en train de faire une sieste, si elle allume la télé, ou si, comme Hannah, elle écoute le silence. A quel point ne suis-je pas un fantôme moi aussi, à lui imposer ma présence ainsi par la pensée ? A quel point ne sommes-nous pas toustes déjà des présences quand nous pensons aux personnes loin de nous, qui nous manquent ?
C’est en lisant Rosa Montero et Evie Wyld que j’ai commencé à écrire des petits poèmes en m’adressant à mon grand-père. C’est aussi en ayant en tête des poèmes écrits par une participante à mes ateliers d’écriture, qui me bouleversent, à propos d’un deuil qu’elle traverse. Je ne me suis jamais demandé si elle croyait aux fantômes, seulement la présence de la personne morte qu’elle aimait, est tellement palpable dans ses poèmes, qu’elle n’est jamais plus un rien.
Je ne sais pas si je crois aux fantômes, mais je crois en l’écriture. Je crois en la fiction. Je crois en la possibilité de tout inventer par ce biais. Je crois qu’il serait possible de faire parler mon grand-père. Je sais, déjà, par la poésie que, d’une certaine manière, je lui parle.
Il y a quelques temps, pour le cycle poésie que j’anime, j’ai proposé une séance à propos de la louange et de l’élégie, pour s’interroger sur l’adresse en poésie. Je suis convaincue qu’on s’adresse toujours à quelqu’un.e quand on écrit. Pendant cette séance, j’ai tant pensé à lui. Quand il s’agit d’écriture, alors oui, je sens presque mon grand-père derrière moi. Je ne le vois pas dans le ciel quand je vais me baigner au petit matin - j’ai essayé encore il y a quelques jours. Pourtant, je le vois dans mon poème. Je le vois aussi quand je lis les autres.
Hier, j’ai appelé ma grand-mère. Quand je lui ai demandé ce qu’elle faisait, elle m’a dit : “Je trie des lettres que Jacky m’envoyaient. J’ai des centaines de lettres.” Elle a ajouté : “Tu sais, ça me permet un peu d’être avec lui.” J’ai pensé à l’écriture de mon grand-père, à quel point ce n’est pas rien, une présence. Je ne sais pas si je crois aux fantômes, mais il était dans cette pièce, dans leur salon, hier, avec ma grand-mère, à travers les lettres.
Juste après l’appel, j’ai écrit dans mon journal, pour conserver ce que ma grand-mère m’avait dit. J’ai écrit : “Tu vois comme on parle de toi tout le temps, Papi. Est-ce que tu nous entends ?” J’ai regardé la petite photo posée sur mon bureau, et je lui ai rendu son sourire.






